Qu’est ce que c’est… La crise de la dette ?

Comprendre en s’amusant la crise de la dette, en Grèce et en Europe alors que  “L’Isda, l’association qui régit les CDS, ces contrats d’assurance sur la dette d’un pays, a tranché  : les CDS grecs n’ont pas de raison d’être déclenchés à ce stade.” (Les CDS pour  Crédit Défault Swaps, c’est une sorte d’assurance à laquelle souscrivent les créanciers.)

Jojo , (dit le démago) prête de l’argent à plusieurs personnes dans la galère: eh oui, les prix montent, mais pas les salaires ou les minima sociaux… De fil en aiguille, on s’endette, et puis on finit par ne plus en voir le bout!  Parmi les personnes qui empruntent une somme à Jojo :

– Dominique,  qui a un CDI dans un métier stable: il est ouvrier dans une usine de montres de luxe.

– Yourgos, qui est titulaire du RSA

A chacun, Jojo a prêté 10 000 euros, et doit se faire rembourser dans 1 an. Tous les mois, ils lui paient des intérêts , et oui, on rigole pas avec Jojo.  Bien sûr, ces intérêts ne sont pas les même: Yourgos en paie plus, vu qu’il est moins solvable…

(Cliquez sur le graphique pour agrandir)

Jojo est prêteur, mais pas téméraire: il s’assure.

Au cas où Dominique, Yourgos ou un autre, ne pourrait pas honorer son crédit,( ferait “défaut”)  il lui serait remboursé de toute façon: Il  souscrit un CDS auprès de gros Didier, un maquereau du coin.

En échange d’une petite prime,  Gros Didier promet à Jojo de l’assurer. Cette prime est calculée par rapport au risque de défaut, de non-remboursement:

– Pour assurer le prêt de Dominique, le taux du CDS du prêt est de 3 %:  Jojo donne donc 300 euros à gros Didier.

– Pour assurer le prêt de Yourgos, plus risqué, le taux du CDS est de 16 %: Jojo donne donc 1 600 euros à gros Didier.

(Cliquez sur le graphique pour agrandir)

Dans les deux cas, Jojo pense dormir tranquille: il est couvert.

De son côté, (et c’est là que réside une bonne partie de l’embrouille), gros Didier est assez content de son deal: il encaisse le fric que lui verse Jojo, le tout sans contrepartie: il ne prend même pas la peine de mettre de côté de quoi rembourser Jojo au cas où.

Dans sa comptabilité (il a un petit carnet pour ça) il écrit ses rentrées ” reçu, 300 euros de Jojo pour assurer Dominique; reçu 1600 euros de Jojo pour assurer Yourgos… etc.” . Mais pas le risque de sortie: on appelle ça des produits “hors bilan”, ou “fantômes”.

Maintenant, imaginons que la CAF, à la suite d’une visite domiciliaire , coupe le RSA à Yourgos. Celui-ci est dans la merde. Il risque de ne plus pouvoir rembourser Jojo… Que faire ?

Tout d’abord, fini les petits plaisir de la vie, place à l’austérité: régime pâtes/riz ,  fini les picon-bière , les p’tits cafés, les sorties cinoche.

Et comme ça ne suffit pas, il revend sa Playstation, etc. : bilan, il économise un peu de pognon, mais tombe dans une profonde dépression et ne se rend pas au RDV Pôle emploi.

Il est radié. Nouvelle tuile.

A ce moment là de l’histoire, il réclame un rééchelonnement du prêt: en bref, il mettra plus de temps à  rembourser, et paiera moins d’intérêts. Un peu moins, en tout cas. Et c’est pas plus mal, parce que avec tous ses problèmes ces derniers temps, il est devenu encore moins solvable, avec une conséquence directe: depuis qu’on lui a coupé le RSA, les intérêts qu’il doit verser à Jojo ont triplé, (voir le graphique plus haut) ce qui a bien participé à le mettre dans la mouise.

Stan, pilier de comptoir du coin, toujours au courant des embrouilles, déclare à qui veut l’entendre, que s’il était une agence de notation, et ben il mettrait à Yourgos la plus mauvaise note: un beau D, comme Démerde toi.

Jojo, après avoir bu un verre avec Stan, se dit que c’est plutôt vrai, ce que dit ce bonhomme, et qu’après tout, pourquoi devrait-il passer l’éponge ? Il demande donc à gros Didier de lui verser son assurance: puisque Yourgos ne peut plus payer, ou en tout cas pas tout, et pas tout de suite, l’assurance, le CDS qu’il a souscrit, doit s’activer, non?

Gros Didier est bien embêté: il n’a pas un rond de côté pour rembourser Jojo. Surtout que les temps sont durs: un bon paquet de gens se sont assurés auprès de lui, et aujourd’hui reviennent le voir pour lui demander l’activation de l’assurance. Toujours la même histoire: la CAF n’est pas tendre en ce moment, et prend n’importe quel prétexte pour radier des gens…

Gros Didier prend alors une grande décision: ” les radiations de la CAF ne constituent pas un évènement de crédit”. Donc, pas de remboursement. De toutes façons, il n’a pas les moyens. Alors bon…

Il annonce la nouvelle à Jojo: celui-ci est bien ennuyé. il se retourne donc vers Yourgos: il va falloir payer, hein ? ( Yourgos hésite , doit-il mettre une claque à Jojo, ou se soumettre? Pour l’instant, il obéit encore).

Pendant ce temps-là, l’usine de montres de luxe où bosse Dominique traverse des difficultés. Dominique est en chômage partiel…

Stan, au comptoir, déclare à  qui veut l’entendre “C’est le début d’la fin pour Dominique, c’est moi qui vous l’dis” (ce Stan, quel connard!).

Dans le rôle des créanciers: Jojo

Dans le rôle de la Grèce: Yourgos

Dans le rôle des pays “solvables”, comme l’Allemagne: Dominique

Dans le rôle des pourvoyeurs de CDS: gros Didier

Dans le rôle des agences de notations: Stan le pilier de bar.

Un grand merci à la CAF pour son aimable participation.

 Bien sûr,la crise de la dette ne peut être résumée ainsi, sans qu’il n’y ait beaucoup d’approximations: l’objectif d’une métaphore n’est pas de coller exactement à la réalité. Par exemple, nous n’avons pas évoqué le rôle de la Banque centrale européenne, les incertitudes sur la monnaie…  Ceci dit, les discours sur “ces feignants de Grecs” ne sont pas sans rappeler ceux sur “ces assistés de RSAstes” ou autres joyeusetés qu’on entend par ci par là. Et l’austérité imposée, avec mise du pays sous tutelle, a un air de famille avec la tutelle sociale de nos latitudes…

Enfin, si vous voulez en savoir plus, par exemple avoir une explication simple sur la nature d’une crise économique, c’est ici.

 

 

4 comments

  1. Excellente comparaison en réalité… A un détail près:

    Dans le cas (hypothétique bien sur faut pas rigoler) ou Yourgos serait la France, il faut souligner qu’avant 1973, celui ci avait le droit de sortir son imprimante et d’imprimer… ses propres billets! Ceci lui permettant de se passer des parasites du genre de Jojo.

    Et la comparaison s’arrête là, car s’il parait inconcevable qu’un particulier puisse créer sa monnaie pour subvenir à ses besoins, il en va tout autrement d’un état qui a à sa charge l’éducation, la sécurité et le bien être en général de ses concitoyens.

    A savoir également que cette imprimante miracle existe toujours ( il s’agit de notre bien aimée banque centrale européenne) et que celle-ci fonctionne même à plein régime… Mais seulement pour prêter à des taux dérisoires aux banques afin que celles ci ne viennent pas à manquer de liquide pour prêter ensuite aux états (avec un taux d’intérêt bien plus rémunérateur évidement)

    … Merveilleux non?

  2. Amusant et intéressant. Cela dit, le problème des Grecs n’est pas qu’ils ne bossent pas, c’est que le mot “impôt” est une hérésie là-bas. Il n’ont pas la culture de l’impôts, seul les “imbéciles” en payent. D’autre part, les gouvernements successifs ont réellement vécu au dessus de leurs moyens : donc, augmentation du train de vie, habitude d’avoir un niveau élevé, aujourd’hui, les grecs se rendent compte que la parenthèse enchantée de ces 10 premières années à l’euro est terminée. C’est dur, mais ils sont à 80% responsables (les 20% étant Jojo qui misait sur la chute de la Grèce)

    1. Tout les états vivent “au dessus de leurs moyens”,avec la restructuration. On a écris un bref article là dessus, au début du site: je le cite:
      “Années 70: le taux de profit plonge, de nombreuses luttes ouvrières partout dans le monde, il est temps pour le capital de contre attaquer: ce sera la restructuration, une contre révolution capitaliste, reposant en bonne partie sur une vaste offensive contre les salaires, contre la reproduction des prolos (payés par ces salaires). La nouvelle donne, c’est travailler plus, plus intensément, plus longtemps… Pour être payé moins. Moins de paye direct a la fin du mois, mais surtout moins de paye indirecte, c’est a dire de prestations sociales: retraites, santé chômage, etc.
      Le prolétariat américain va particulièrement morfler. Le souci, c’est que si les capitalistes se démerdent pour produire moins cher, il faut bien qu’il les vendent, leurs produits. Or avec quel argent les prolos des pays du centre du capital, qui sont et restent le principal marché, vont ils acheter tout ces trucs, si ils gagnent moins? Mais en s’endettant, tout simplement! C’est la solution magique, en fait: les états imposent moins le capital, lui permettant d’accumuler plus. Les prolos consomment , bien qu’ils soient moins bien payés. Et la dette explose.”

      Donc, l’endettement, l’hypothèque du futur pour garantir les profits du présent, s’est généralisé, et la crise de la dette actuelle en est la conséquence.
      En effet, les grecs, n’ont pas la “culture de l’impôt” (ou l’idéologie de l’impôt… comme on veut)
      Et le discours de l’austérité repose sur la logique de “modernisation”, de dépassement des archaïsmes, etc… Mais ce n’est que le discours idéologique: la réalité, c’est celle d’une attaque massive contre les prolétaires grecs , pour restaurer le taux de profit. Ce qui provoque le paradoxe de l’approfondissement de la crise. Et donc plus d’attaques. Et c’est le même scénario qui attend les Français, qui touchent les italiens, les portuguais, etc (on fait un point là dessus dans le panorama sur l’austérité)

      Bref, aujourd’hui, la question est simple: tant qu’il y aura de l’argent, il n’y en aura pas pour nous, et en plus, on dira que c’est de notre responsabilité…

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