Crise chypriote : Nicosie hésite entre danser le Syrtáki ou le Kazatchok

On ne pouvait pas ne pas revenir sur ce qui s’est passé à Chypre ces dernières semaines. Les banques ont fermé presque 15 jours. De nouveaux types de taxes et impôts ont été créés. Et les Chypriotes se sont aperçus que l’argent qu’ils avaient déposé à leur banque ne leur appartenait pas.

Mais alors qu’est-ce qui s’est passé pour que Chypre en soit arrivée là aussi vite ?

Pour rappel, Chypre est un petit pays d’à peine plus d’un million d’habitants. Il s’est développé ces dernières années en se transformant en paradis fiscal ce qui a fait exploser la taille de ses banques principalement grâce à des investissements russes et grecs. Résultat, le secteur bancaire à sept fois plus[1] de thunes que l’ensemble de ce que le pays peut produire en un an (son PIB).

L’un des boulots de tout paradis fiscal est de blanchir de l’argent sale… Pour ça, rien de mieux qu’un petit prêt fait avec des montages financiers bien tortueux pour ne plus retrouver d’où viens les thunes. Du coup, les banques chypriotes ont fait des crédits à tour de bras et notamment à son voisin direct : la Grèce. Ce qui a également favorisé la création d’une bulle spéculative immobilière à l’instar de l’Espagne. En quelques années, de nouveaux logements sans aucune possibilité d’être achetés un jour ont poussé un peu partout[2].

       

 Plus proche de Vinnie Jones que d’Antony Quinn.

 

Avec la crise, on a alors dit aux banques chypriotes que les Grecs ne rembourseraient (en partie) pas leurs prêts et qu’elles devaient accepter le fait d’avoir perdu de l’argent. Du coup les plans d’aide publics se sont succédés pour renflouer leurs pertes et la dette du pays a explosé (passant de 48% du PIB en 2008 à presque 90% aujourd’hui). Le hic, c’est que ça n’a pas suffit pour remettre à flots. Du coup l’ensemble du pays est arrivée à la crise actuelle. Bon, il faut tout de même relativiser, les sommes en jeux reste petites puisque le PIB de l’île tourne autour de 18 milliards (plus de 100 fois moins que la France), mais le dernier plan de sauvetage est tout de même de 17 milliards. Vu l’importance de la somme pour ce petit pays cela démontre à quel point Chypre est proche de la faillite.

D’ailleurs, c’est en cela que consiste le plan de la Troïka (rassemblant FMI, la commission européenne et la Banque Centrale Europénne) : en échange d’un prêt de 10 milliards, la seconde banque du pays est mise en faillite (Laiki Bank), la première est restructurée (Bank of Cyprus). Et ceux qui y avaient un compte supérieur à 100 000€ ne récupéreront pas toutes leurs thunes (lorsque les médias ont parlé de taxe à 60% sur les dépôts, cela correspondait en fait à la non garantie des comptes de ces deux banques). De son côté Chypre doit se démerder pour trouver les 7 milliards qui manquent. Du coup, l’idée a été de taxer la seule source de revenus de l’île : les dépôts bancaires. Dès que ça a été annoncé l’ensemble des investisseurs étrangers, et notamment russes (qui possède entre 20 et 30 milliards sur des comptes à Chypre), ont voulu retirer leurs thunes. La panique bancaire s’est faite rapidement sentir et ils ont du fermer les banques pour éviter la fuite de capitaux et la faillite totale de toutes les banques de l’île. À la réouverture les conditions de transfert d’argent sont drastiques : pas plus de 300€ de retrait par jour et de paiement à l’étranger supérieur à 5000€ par mois. Les Chypriotes s’aperçoivent que l’argent déposé sur leurs comptes ne leur appartient pas, mais qu’il est aux banques, de leur côté les oligarques russes sont passés par des filiales russes et britanniques des banques chypriotes pour exfiltrer leurs thunes hors de l’île[3]. On a encore peu de détail (paradis fiscal oblige), mais les riches semblent s’en être bien sortis, comme toujours, et devront finalement payer un impôt qui ne devrait pas dépasser les intérêts qu’ils vont toucher (A l’exception des clients de Laiki et de Bank of Cypris qui pourrait perdre plus d’un tiers de leur Capital, soit 4 à 5 ans d’intérêts).

Mais cette crise pose d’autres questions vis-à-vis de la situation des banques en Europe. Chypre n’est que le premier pays d’une longue série dont les banques possèdent pas mal de thunes étrangères et qui sont clairement dans la merde. Les riches voulant placer plus de 100 000€ dans d’autres pays vont maintenant y réfléchir à deux fois et un « bank run » (panique bancaire) pourrait suivre au premier problème rencontré par une ou plusieurs banques grecques, italiennes ou espagnoles dont la faillite serait autrement plus importante. Prochain rendez-vous sur la question : la Slovénie dont les banques sont en passe de mettre la clé sous la porte.

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Quand Chypre danse le syrtaki, ça ressemble plus à ça
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… qu’à ça

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut clicker sur les photos pour comprendre le sens du titre précédent.

 

Ouais bon tout ça c’est cool pour comprendre le battage médiatique des dernières semaines, mais c’est quand que ça touche les gens comme nous ? On y arrive, vous ne pensiez tout de même pas que la Troïka allait sauver les banques chypriotes sans la contrepartie d’un plan d’austérité maous.

Le retour de l’austérité ? Pas vraiment, vu qu’elle n’est jamais partie

Comme nous l’écrivions dans notre article du mois de juillet dernier du panorama européen de l’austérité[4], la rigueur et les coupes budgétaires avaient déjà débuté à Chypre, et ce indépendamment du fait que le chef du gouvernement se revendiquait comme « communiste » (AKEL). Depuis un autre gestionnaire du capital a été élu à la tête de l’île et les Chypriotes vont se manger de la rigueur à tour de bras. Le plan imposé par la Troïka est un des plus drastique et radical de toute l’Europe. En effet il s’agit de faire 7 milliards d’euros d’économie dans un pays où le PIB est de 18 milliards (si on faisait l’équivalence pour la France, ça équivaudrait à des coupes budgétaires de 780 milliards !).

En bref :

–          Les retraites sont gelées et l’âge de départ à la retraite augmente de 2 ans.

–          Baisses de salaires dans la fonction publique (jusqu’à 2 %).

–          Les taxes sur les entreprises vont augmenter de 2,5% (ce qui sera à coup sûr reporté sur les salaires).

–          La TVA qui avait déjà augmenté de 2% l’année dernière va encore être relevée, tout comme Les taxes sur le tabac, l’alcool et l’essence.

–          Pour finir, une vaste campagne de privatisation est lancée : les télécoms, les compagnies d’électricités et les ports encore publics vont être bradés pour grappiller quelques euros[5]. Le problème c’est que même avec ces mesures d’austérité, on est très loin des prévisions.

En clair, malgré sa violence, ça n’est que l’énième plan d’une longue série et les Chypriotes vont en prendre beaucoup plus dans leur gueule. Surtout que Chypre compte sur la croissance pour relancer son économie, mais cette dernière était basée en grande partie sur le blanchiment d’argent et avec la faillite de la banque Laiki et la taxation des dépôts, autant dire que Chypre n’est plus un paradis fiscal attractif…

Du coup ce ne sera plus grâce aux thunes russes qu’ils se passeront du Synthol pour calmer la crise. Le gouvernement table donc sur l’exploitation d’un gisement de gaz offshore pour gagner quelques dollars, le problème c’est qu’il est très difficilement exploitable et que l’affaire à l’air carrément casse gueule[6]. Bref il ne reste plus aux chypriote qu’à se remettre à la pèche… Et/ou de commencer la chasse aux patrons, banquiers, politicards et gestionnaires de tous poils qui les ont mis dans la merde…

 

Pour finir, quelques chiffres supplémentaires :

  • 11% chômage.
  • 6,3% de déficit par an.
  • 2,3% de récession par an.

One comment

  1. Texte d’un groupe anarchiste chypriote, critique de toute forme de gestion du capitalisme, trouvé sur le site de l’OCL

    “Chypre : ni les coupes, ni le coiffeur – Notes sur la conjoncture actuelle”
    (*)

    Les coupes dans l’épargne bancaire et les autres mesures du mémorandum à venir ne peuvent pas être expliquées à travers le prisme d’une bonne ou d’une mauvaise gestion de l’économie. Après tout, il y a une semaine, le gouvernement de ce pays était entre les mains du parti de gauche AKEL qui a accepté et fait passer des lois sans même avoir approuvé la version finale du mémorandum ; et bien sûr, sans jamais avoir reçu le moindre argent du prêt tant vanté. La très grande déception de la population devant le délabrement de la situation financière s’est exprimée lors des dernières élections avec l’arrivée au pouvoir du Rassemblement démocratique DISY.

    La socialisation des pertes au détriment des petits épargnants ne doit pas nous surprendre. La logique néolibérale exige l’annulation des acquis sociaux [obtenus par des luttes sociales], la privatisation de la richesse publique et la possibilité qu’à tout moment les compensations pour les pertes du capital soient payées par les travailleurs.

    Il a été très vite démontré qu’Anastasiades [le président chypriote] était incapable de tenir ses promesses pré-électorales et de convaincre ses « amis néo-libéraux » en Europe de soutenir les politiques qu’il avait lui-même annoncé. Le soutien [extérieur] qu’Anastasiades avait espéré en faveur des élites locales s’est fracassé contre des intérêts plus puissants, ceux des élites supranationales qui visent à s’approprier la richesse intérieure. Les coupes dans toutes les épargnes étaient une tentative désespérée du gouvernement pour limiter les pertes de capital local dont il représente les intérêts.

    Dans la période à venir, l’État aura recours à un certain nombre de stratégies pour tenter d’amortir le choc social : il va mettre en gage les intérêts nationaux et la prospection du gaz naturel ; et pour ceux qui n’achèteront ni l’un ni l’autre, il déploiera une répression brutale au nom de la défense de la loi et de l’ordre.

    Comme le montrent les premiers rassemblements contre la projet de loi de couper dans les épargnes bancaires, les réactions proviennent de l’ensemble du spectre politique. En tant de composante d’un espace anti-autoritaire plus large, nous ne pensons pas qu’une autorité politique quelconque soit capable d’administrer nos vies. Nous ne nous identifions pas avec n’importe quel discours anti-mémorandum et nous ne pensons pas qu’il puisse y avoir de solution socialement juste sous le système capitaliste existant.

    La crise systémique actuelle est pour nous un champ d’action supplémentaire pour le développement d’un mouvement social visant à son renversement. C’est ainsi que nous allons travailler avec tous ceux qui partagent cette perspective.

    Coalition d’irréguliers

    Des camarades de l’espace anarchiste/anti-autoritaire

    Nicosie, 19 mars 2013

    Le texte ci-dessus a été distribué à Nicosie pendant le rassemblement de protestation devant le parlement chypriote.

    Original : ici
    Version anglaise ici

    [Traduction OCLibertaire]

    (*) NdT : Le titre du texte fait référence à l’expression de l’anglo-américain financier courant “haircut”, littéralement “coupe de cheveux” utilisé pour désigner ce que nous nommons “coupes” sans plus de détail, ou “restrictions” ou encore “saisies” . Le terme “haircut” a été repris en grec littéralement (κούρεμα).

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